Interview de F. Bayrou dans la Dépêche de Tahiti
“Un programme de développement et d’investissement sur plusieurs années”
Publié le lundi 16 avril 2012 par La Dépêche de Tahiti
Selon François Bayrou, il y a une entente implicite entre les candidats. “Nicolas Sarkozy veut éviter qu’on regarde de près son bilan et François Hollande a choisi de multiplier les promesses intenables.”
François Bayrou veut un contrat entre l’État et la Polynésie pour redresser l’économie. Il estime que le nouveau statut d’autonomie est “un bon compromis” et n’entend pas le modifier. Le candidat centriste veut en revanche modifier la défiscalisation pour qu’elle soit “efficace et équitable fiscalement”.
DT : La Polynésie est confrontée à une grave instabilité politique depuis 2004. Organiserez-vous des élections anticipées ?
FB : Face à l’instabilité politique que traverse la Polynésie depuis maintenant huit ans, je ne pense pas que des élections anticipées soient la solution. À six mois de l’échéance normale, ce serait immanquablement ressenti comme une manœuvre politicienne. Seul un blocage des institutions polynésiennes peut justifier un retour aux urnes. Les questions institutionnelles, aussi légitimes soient-elles, ne doivent pas venir détourner l’attention de la réalité de la vie quotidienne des Polynésiens. La question prioritaire est à mon sens celle de l’emploi, du développement économique local et durable, ainsi qu’une bonne gestion des services publics.
Envisagez-vous de modifier à nouveau le statut de la Polynésie française et que pensez-vous des modifications apportées ces dernières années ?
Le nouveau statut d’autonomie de la Polynésie, que j’ai soutenu, me semble être un bon compromis pour trouver la stabilité politique. Il constitue une avancée institutionnelle importante dont toutes les possibilités ne me semblent pas encore exploitées à ce jour. Qu’un référendum d’autodétermination puisse se tenir le moment venu, je n’y vois pas d’inconvénient, mais est-ce vraiment la priorité face à la nécessité et à l’urgence du redressement ? Il faut avant tout un programme de développement et d’investissement à 20 ans, 10 ans et 5 ans, élaboré par tous les acteurs. Il planifiera les projets d’investissement, à court, moyen et long terme, qui favoriseront la création de richesses dans le cadre d’un développement économique durable. Je veux que l’argent public soit mieux utilisé et que la Cour des comptes n’ait plus à constater des dérives inacceptables.
Oscar Temaru souhaite réinscrire la Polynésie française sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser. Qu’en pensez-vous ?
Je suis favorable à ce que la Polynésie française conserve le statut d’autonomie qui est le sien au cœur de la République, mais c’est bien sûr aux Polynésiens de choisir leur avenir.
Le statut de l’autonomie dont bénéficie la Polynésie depuis 2004 constitue une réelle avancée. Pour ce qui est de la réinscription de la Polynésie française sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser, il revient aux Polynésiens de décider collectivement. Une décision aussi importante ne peut être prise sans le consentement des populations intéressées. Seul le peuple polynésien et ses élus doivent choisir de leur avenir.
Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il ouvrirait les archives du Fonds Foccart et qu’il était prêt à réviser le procès de Pouvana’a. Ferez-vous de même ?
La campagne électorale ne semble pas étrangère à ce genre d’annonce… Pour ma part, je suis pour la transparence de la vie publique, sur cette affaire comme sur toutes les autres. Rien ne justifie plus que l’on cache la vérité. Je demanderai que les historiens fassent toute la lumière.
Le sénateur Tuheiava souhaite que la France cède à la Polynésie le droit d’exploiter les fonds sous-marins de sa Zone économique exclusive (ZEE), notamment pour les terres rares qui s’y trouvent. Y êtes-vous favorable ?
L’État français garantit aujourd’hui la préservation de la ZEE de la Polynésie avec les moyens des forces armées de la Nouvelle-Calédonie. L’exploitation du nickel profite aux Calédoniens. Y a-t-il une différence entre les minerais qui se trouvent sur terre et ceux qui sont au fond de l’océan ? Il est normal que l’exploitation des terres rares profite aux Polynésiens. Et même, si le savoir-faire français peut les aider dans la valorisation de cette richesse naturelle, je souhaite que cela soit mis en œuvre.
Le nombre de victimes reconnues par la loi d’indemnisation des victimes des essais nucléaires se compte sur les doigts d’une seule main. La réformerez-vous ? Si oui, de quelle façon ?
Je maintiendrai, en francs constants, le fond de dix-huit milliards affecté pour la revalorisation économique de la Polynésie française. Il faut veiller à ce que l’utilisation de ce fond serve à son affectation initiale et non pas à pallier les dépenses de fonctionnement du gouvernement local. Je souhaite rétablir la transparence au cœur de nos institutions.
Au-delà de l’indemnisation, l’État doit assumer son rôle de surveillance stricte, de contrôle et de réhabilitation des anciens sites nucléaires et cela en toute transparence. Il s’agit de conséquences environnementales qui ne sont pas encore toutes évacuées et qui nous concernent tous.
Êtes-vous favorable à des Accords de Tahiti Nui, sur le modèle de l’Accord de Nouméa, avec, à l’issue un referendum d’autodétermination ?
La situation en Polynésie française est différente de celle de la Nouvelle-Calédonie. Les Polynésiens choisiront leur avenir, mais il n’est pas nécessaire d’appliquer les mêmes mesures, dans le même temps. Il est souhaitable que Polynésie et Calédonie apprennent à mieux vivre ensemble et mènent une recherche commune pour leur développement durable. Je crois ainsi qu’il ne faut pas déplacer les problèmes. L’urgence pour la Polynésie est son développement économique pour sortir du malaise dans lequel se trouve le Pays. Je répète qu’il ne faut pas laisser les questions institutionnelles détourner l’attention des réalités de la vie quotidienne des Polynésiens.
Le gouvernement actuel pose des conditions très rigoureuses à la Polynésie en échange de prêtes de l’AFD (vente de la représentation à Paris, vente des parts dans la banque Socredo…). Aurez-vous autant d’exigence ?
La vente des biens de la Polynésie n’est pas une solution durable. On ne vend qu’une seule fois, et après ? La Polynésie a des difficultés profondes qu’il faut corriger. Le niveau de la dépense publique y est trop important. Ceci entraîne une fiscalité très élevée, difficilement acceptable. Cette fiscalité pèse lourdement sur les prix et le pouvoir d’achat des ménages, mais il handicape aussi fortement les entreprises qui ne peuvent être concurrentielles. Le gouvernement doit accompagner les efforts de la Polynésie vers la maîtrise de ses dépenses publiques.
L’inspection générale des finances juge les niches fiscales et sociales outre-mer peu efficaces, les parlementaires sont de plus en plus nombreux à penser que des dotations seraient plus efficaces. Que ferez-vous ?
Face au déficit qui est celui de notre pays, je propose de supprimer et de réduire fortement un certain nombre de niches fiscales. Il faut simplement vérifier celles qui sont utiles à la Polynésie, efficace et équitable fiscalement. Il n’est plus tolérable que des hôtels construits grâce à la défiscalisation ferment cinq ans après leur construction, deviennent des verrues dans le paysage et envoient des dizaines de travailleurs au chômage. Il faut donc s’assurer que les équipements réalisés avec la défiscalisation répondent réellement à des besoins de l’économie locale, et exiger que leur utilisation soit garantie dans la durée, bien au-delà de cinq ans. De plus, la défiscalisation ne doit pas bénéficier uniquement aux gros investisseurs. Elle doit être accessible à des entrepreneurs plus modestes. En résumé, je suis pour la défiscalisation lorsqu’elle est utile au développement local de la Polynésie et à lui seul.
Êtes-vous favorable à l’introduction de l’euro dans les territoires français du Pacifique. Dans le cas contraire, une dévaluation du franc Pacifique est-elle envisageable ?
L’Europe est le principal partenaire économique des collectivités françaises du Pacifique. Leur intérêt est sans doute de resserrer les liens avec leurs clients du “Vieux Continent” en adoptant la même monnaie. L’euro est de nature à rassurer les investisseurs potentiels qui posent souvent la question d’une éventuelle dévaluation du franc Pacifique. Je sais que la dévaluation du franc Pacifique est avancée par certains comme une solution possible à la cherté de la vie dans ces collectivités françaises du Pacifique. Je voudrais, pour ma part, inviter les dirigeants à la plus grande prudence sur cette question et à bien en mesurer tous les risques.
En Polynésie française, les fonctionnaires d’État sont indexés à 75 %. Cette surémunération explique pour une part la cherté de la vie locale. Êtes-vous favorable à une réforme de cette indexation ?
Est-ce l’indexation qui explique la cherté de la vie locale ou l’inverse ? Je n’envisage pas, a priori, la remise en cause de l’indexation qui est accordée dans les collectivités où le coût de la vie est plus élevé, mais des États généraux de la vie chère dans les outre-mers devront vérifier que cette indexation bénéficie pleinement à l’économie locale. Je suis bien conscient qu’il existe de très fortes disparités de revenus en Outre-mer, d’ailleurs pas toujours au bénéfice des fonctionnaires de l’État. La Polynésie qui dispose des compétences fiscales et sociales doit aussi utiliser ces leviers pour réduire les disparités.




