« L’urgence du redressement »
François Bayrou : “L’urgence du redressement”
Article paru le mercredi 04 avril 2012 dans les Nouvelles de Tahiti
Après Marine Le Pen, Eva Joly, Nathalie Arthaud, et Nicolas Dupont-Aignan, Les Nouvelles continuent leurs interviews des candidats à la présidentielle avec François Bayrou. Le président du MoDem, troisième homme en 2007, estime qu’un référendum d’autodétermination n’est pas “vraiment la priorité”. Concernant la crise, le candidat renvoie les élus à leurs responsabilités, expliquant qu’il “appartient au gouvernement de la Polynésie française de se poser la question de savoir si la fiscalité est adaptée” et propose la mise en place d’un tribunal foncier.Réinscription-Statut
François Bayrou est “favorable à ce que la Polynésie française conserve le statut d’autonomie qui est le sien au cœur de la République” tout en précisant que ce sont aux Polynésiens “de choisir leur avenir”. “Le débat sur la départementalisation ou l’indépendance”, n’est pas, pour le président du MoDem, “la priorité première”. “Ce n’est sûrement pas en bouleversant de nouveau les institutions de la Polynésie que l’on va gagner du temps et rétablir la confiance”, explique-t-il.
Crise
Pour le candidat à la présidentielle, l’idée d’une assurance-chômage lui paraît “tout à fait légitime”. Au Pays de trouver “un système adapté et financé, qui permette d’assurer une transition temporaire pour le retour à l’emploi”. Enfin, “la Polynésie, qui dispose des compétences fiscales et sociales, doit aussi utiliser ces leviers pour réduire la fracture sociale”.
Mesure concrète
Le président du MoDem promet “un nouveau contrat de projets, de court, moyen et long terme” destiné au “développement économique durable et à la création de richesse”. François Bayrou promet également un “rééquilibrage” entre les archipels : “Je m’engage à ce que l’État vous y aide à travers une vraie décentralisation”.
Comptez-vous soutenir la démarche du président Oscar Temaru pour la réinscription de la Polynésie française sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser ? Quelle est votre position sur l’indépendance de la Polynésie française ? Quel serait selon vous le meilleur statut pour cette collectivité d’outre-mer : le statut actuel, un statut d’autonomie encore renforcé, la départementalisation, l’État associé ?
“Je suis favorable à ce que la Polynésie française conserve le statut d’autonomie qui est le sien au cœur de la République, mais c’est bien sûr aux Polynésiens de choisir leur avenir. Dans la période de crise que vit la Polynésie, la question prioritaire est pour moi celle de l’emploi, celle de la création de richesses par le soutien à un développement économique local et durable.
Devant cette urgence, le débat sur la départementalisation ou l’indépendance n’est peut-être pas la priorité première. Et ce n’est sûrement pas en bouleversant de nouveau les institutions de la Polynésie que l’on va gagner du temps et rétablir la confiance. Toutes les possibilités du statut d’autonomie n’ont pas encore été exploitées.”
Seriez-vous favorable à l’organisation d’un référendum d’autodétermination en Polynésie française ? Si oui, ce référendum devrait-il se tenir : immédiatement ? En même temps que le référendum en Nouvelle-Calédonie ? Ou au terme d’un processus sur 10, 15, 20 ans dans le cadre d’un accord politique, économique et financier entre la France et la Polynésie ?
“Je crains que ces questions institutionnelles ne viennent détourner l’attention des réalités de la vie quotidienne des Polynésiens. Qu’un référendum d’autodétermination puisse se tenir le moment venu, je n’y vois pas d’inconvénient, mais est-ce vraiment la priorité face à la nécessité et à l’urgence de redressement ? Il faut d’abord un programme de développement et d’investissement à 20 ans, 10 ans et 5 ans, élaboré par tous les acteurs. Il me semble qu’il serait irresponsable d’engager les générations futures sur une voie, quelle qu’elle soit, sans visibilité.
La question calédonienne est différente et découle des accords de Nouméa. La synchronisation des calendriers n’a donc pas lieu d’être, même s’il est souhaitable que ces deux collectivités du Pacifique apprennent à mieux vivre ensemble, et mènent une recherche commune pour leur développement durable.”
Depuis la fin des essais nucléaires, l’État verse une compensation annuelle de 18 milliards de Fcfp (150 millions d’euros), présentée par l’ancien président Jacques Chirac comme une “dette” pérenne de la France envers la Polynésie. La pérennité de cette “dette” sera-t-elle, pour vous, toujours d’actualité, et sur la base de quel montant garanti ? Êtes-vous favorable à une indemnisation plus importante de la Polynésie française pour les conséquences environnementales des essais nucléaires tel que le demande aujourd’hui le parti d’Oscar Temaru ?
“La reconversion économique de la Polynésie française, à laquelle ces 18 milliards étaient destinés, est toujours d’actualité. Ce fonds doit être pérennisé, et cela en francs constants. Mais surtout, ce fonds doit être intégralement réorienté vers les investissements, qu’il s’agisse de ceux du Pays, des communes ou des archipels.
La responsabilité de l’État ne s’exprime pas complètement en termes d’indemnisation. Face aux conséquences environnementales, particulièrement sensibles lorsqu’il s’agit de nucléaire, l’État doit remplir pleinement sa mission de surveillance, de contrôle et de réhabilitation des sites concernés, en toute transparence.
Quant aux conséquences des expérimentations nucléaires qui ont touché de nombreuses familles polynésiennes, la France doit évidemment assumer ses responsabilités et appliquer les mêmes définitions que les alliés disposant de la force de frappe nucléaire.”
La Cour des comptes a récemment pointé du doigt l’inefficacité des outils de défiscalisation ultra-marins. Que prévoyez-vous pour ce dispositif ? Son maintien en l’état ? Un renforcement du suivi et des contrôles ? Un rabotage? Sa suppression ?
“La défiscalisation a encouragé l’investissement privé en outre-mer. Elle est utile dans certains cas et beaucoup moins dans d’autres. Certaines dérives rendent ainsi souhaitable un réexamen des conditions de son application. Il faut notamment s’assurer que les équipements réalisés répondent réellement à un besoin de l’économie locale, à long terme. Il faut aussi que la défiscalisation soit accessible à des investisseurs plus modestes et qu’on puisse éviter les effets d’aubaine. En résumé, je suis pour la défiscalisation lorsqu’elle est utile au développement local de la Polynésie et à lui seul.”
Depuis 1958, aucun gouvernement n’a osé instaurer l’impôt sur le revenu en Polynésie, préférant démultiplier les impôts et taxes directs. Pensez-vous que la Polynésie peut assurer son développement économique et social sans instaurer un impôt sur le ou les revenu(s) ?
“Il appartient au gouvernement de la Polynésie française de se poser la question de savoir si la fiscalité est adaptée au développement économique et à la création d’emplois. Pour le reste, la principale fonction de l’impôt sur le revenu est, par la progressivité, de réduire les écarts entre les hauts revenus et les bas revenus.”
Le problème de la cherté de la vie en Polynésie française a connu ces dernières années un développement parallèle à celui du nombre de familles vivant sous le seuil de pauvreté (30%). Quelles mesures d’urgence envisagez-vous pour lutter contre le coût élevé de la vie en Polynésie française ? Et sur le plan économique, si vous êtes élu Président de la République, quelles sont les premières actions que vous mènerez pour permettre à la Polynésie française de retrouver le chemin de la croissance ?
“La cherté de la vie en Polynésie s’explique par son isolement géographique et la taille réduite du marché. Les conditions de la distribution y ont aussi leur part. Enfin, la fiscalité indirecte pèse sur les prix. Les mesures pour lutter contre la vie chère sont de la compétence du gouvernement local. L’État peut y contribuer de son côté par la mise en place, que je le propose, d’une agence pour la continuité territoriale des outres mers, afin que le coût de l’avion ne soit pas discriminatoire pour les Polynésiens qui doivent se rendre en métropole pour leurs études ou pour se soigner, par exemple, mais aussi pour le désenclavement et le développement des différents archipels constituant la Polynésie.
Si je suis élu, je proposerai un nouveau contrat de projets, de court, moyen et long terme qui permettra de financer les investissements destinés à favoriser le développement économique durable et la création de richesses. Le statut de la Polynésie française doit pouvoir faire bénéficier pleinement ses archipels éloignés de la décentralisation, pour assurer un partage équitable du développement économique et des services publics.”
Le Pays réfléchit actuellement sur la mise en place d’une caisse d’allocation-chômage, pensez-vous que ce soit une nécessité pour la Polynésie française ? Ou faut-il étendre selon vous le RSA (Revenu de solidarité active) à la Polynésie française, comme dans les DOM ?
“La priorité doit être donnée au développement de l’activité économique, créatrice d’emplois. Mais il faut aussi pouvoir faire face aux périodes de crise avec des mesures d’accompagnement, telles que des formations assurant une réinsertion professionnelle, ou des travaux d’intérêt général qui permettent de conserver une activité.
L’idée d’une assurance-chômage qui permette de se couvrir quelques mois en cas de perte brutale et involontaire d’emploi m’apparaît tout à fait légitime. C’est à la Polynésie que revient la compétence de trouver un système adapté et financé, qui permette d’assurer une transition temporaire pour le retour à l’emploi.”
Le débat sur la suppression de l’indexation des fonctionnaires en outre-mer est régulièrement posé en France. Après le retrait de l’ITR, êtes-vous favorable au maintien de l’indexation aux taux actuels ? Ou pensez-vous qu’il sera inévitable de la réduire, voire de la supprimer ? Et selon quel calendrier ?
“La Polynésie a été frappée ces dernières années par des mesures qui ont affecté son économie : suppression de l’ITR, départ de mille familles de militaires, révisions de la défiscalisation. Je n’envisage pas la remise en cause de l’indexation qui est accordée dans les collectivités où le coût de la vie est plus élevé qu’en métropole mais des États généraux des outres mers pourront vérifier que cette indexation bénéficie pleinement à l’économie locale.
Je suis bien conscient qu’il existe des disparités de revenus en outre-mer, d’ailleurs pas toujours au bénéfice des fonctionnaires de l’État. La Polynésie qui dispose des compétences fiscales et sociales doit aussi utiliser ces leviers pour réduire la fracture sociale.”
Êtes-vous pour le transfert intégral de l’enveloppe financière (masse salariale comprise) du secteur de l’Éducation à la Polynésie française, et donc pour la fermeture du vice-rectorat en Polynésie française ?
“Vous le savez l’éducation est pour moi une priorité absolue. Les enfants polynésiens ont droit à la même qualité d’enseignement que tous les enfants français. C’est la condition pour qu’ils puissent profiter des filières qu’offre l’enseignement supérieur français, à Tahiti comme en métropole. Je pense qu’il faut laisser le vice-rectorat gérer l’enveloppe qui est consacrée à la rémunération du personnel enseignant en Polynésie française. C’est plus sage.”
Pour conclure, si vous êtes élu président de la République, quel type de relations souhaiteriez-vous que la France entretienne avec la Polynésie française ? Quel est votre principal message aux Polynésiens ?
“Des relations nouvelles, sereines, confiantes et résolument constructives, doivent être rétablies entre l’État et la Polynésie française, quelle que soit la majorité au pouvoir. Pour cela, il faut à Paris, comme à Tahiti d’ailleurs, un président impartial et juste.
Président de la République, et à ce titre président de tous les Français dont ceux de Polynésie française, je soutiendrai toutes les actions qui pourront contribuer à son développement économique et social, dans le respect de sa culture et de toutes les aspirations des Polynésiens.
Dernier point important : sachant que les problèmes fonciers constituent un obstacle majeur au développement de la Polynésie, je m’engage à y apporter toute mon attention, dans le respect des engagements de la France, notamment à travers la mise en place d’un tribunal foncier.
Enfin, pour avoir déjà plusieurs fois parcouru votre beau pays, je sais que beaucoup d’entre vous aspirent à un rééquilibrage entre les îles de la Société et les autres archipels, et je m’engage à ce que l’État vous y aide à travers une vraie décentralisation.”




